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L'homme qui murmurait...à la pierre : Mattia Polli de Corinna Bielic

Un coup d'oeil discret, furtif, entre les pages du journal intime d'un homme qui parle avec les mains, respire avec les yeux, voit avec le coeur et écrit avec des blocs de pierre. Une promenade dans un jardin de sculptures qui éclosent comme des fleurs, qui prennent le vol comme des cygnes, masques tribaux qui observent imperturbables le temps qui passe, des sons qui se transforment en pierre.

On pense souvent qu'il est obligatoire de se rendre loin pour rencontrer d'illustres artistes et pour admirer des oeuvres d'art: alors que dans notre région se trouvent des personnalités extraordinaires qui méritent toute notre attention.

Au bord du lac Ceresio, dans un petit atelier de Brusino Arsizio, nous rencontrons Mattia Polli, sculpteur et professeur d'Art Plastique.

Comment à débuté ton parcours artistique?

J'ai commencé mes études à l'Académie d'Architecture de Mendrisio, alors qu'elle était ouverte depuis deux ans seulement. J'ai été très influencé par un professeur grec d'architecture Pano Koulermos, mort deux ans après d'un cancer. Ses leçons sur le geniusloci m'ont amené à étudier de près le territoire Tessinois et la Suisse en général: j'ai réalisé que cela ne m'aurait ni suffi ni correspondu. Par la suite je suis parti un an à la recherche de moi même dans les montagnes de l'Engadine, au milieu de la nature et de la neige. Au terme de cette expérience, j'hesitais entre entreprendre la carriere de sculpteur à Carrare ou de céramiste à Faenza: J'ai choisi Carrare et l'acte d'enlever, laissant une place au modellage, mais aussi à la fusion.

Que t'a apporté Carrare?

A Carrare j'ai passé les plus belles années de ma vie: immersion complète dans la sculpture, mais aussi les premières expositions de ce que j'arrivais à produire, ici à la maison, au Tessin. Et je dois dire qu'elles connaissaient un succès qui me flattait, même si c'était seulement au niveau local. Carrare ne m'a pas seulement donné la capacité de produire, mais elle représentait, et représente encore aujourd'hui, une source d'inspiration: rencontres, échanges, amis, fêtes, visites aux expositions les plus différentes les unes des autres, des plus importantes comme celles organisées par la ville de Pietrasanta, à celles oubliées des medias, de la critique et du public, mais pas des amis et des étudiants, qui rivalisent d'ingéniosité pour montrer leur travail dans les endroits et de manières les plus variées: bars, discothèques, caves.Une ville et une atmosphère donc "riche" malgré l'aspect délabré et décadent. On ne peut compter les ateliers, les caves, les baraques qui sont loués par les étudiants pour produire, pour sculpter, pour modeler et même pour fondre et qui font de la ville Toscane une vrai et propre ville atelier, toujours en mutation.

Et puis, l'internationalité, moi j'ai appris les techniques italiennes d'un sculpteur Syrien et de sa famille qui vit en Italie depuis maintenant 20 ans, j'ai appris le bas relief d'un coréen, à dessiner de certains japonais et à modeler d'un italien steinerien. Un beau mélange! C'est ce qui rend le "minestrone" plus appétissant et interessant."

Comment ton travail est-il considéré dans notre région? Est-ce stimulant?

"Etre sculpteur aujourd'hui au Tessin, ou plus exactement jeune sculpteur, c'est une activité qui doit necessairement se greffer à une ou plusieurs professions: moi j'enseigne au collège; mais il y en a qui élèvent des chèvres ou qui travaillent dans les transports. En d'autres termes, on ne vit pas de l'art, il faut se débrouiller, en gardant en tête le rêve de réussir un jour à s'affirmer au point de pouvoir se consacrer uniquement à l'art. La réalité artistique du Tessin est assez fermée, chacun s'occupe de son propre jardin ou de ses propres plantations...
Les échanges sont difficiles, il est difficile de s'insérer dans une réalité artistique qui au fond n'existe pas; les artistes sont là, mais ils ne se mélangent pas. Du coup il n'y a aucun "minestrone", aucun goût surprenant, juste des goûts connus, trop connus même. Peu de place pour les nouveaux arrivants. Je parle ainsi non pas parce que je me sens en marge, mais parce qu'il n'existe pas vraiment de noyau. Il n'existe pas de réalité artistique tessinoise, malheureusement après avoir vécu l'intensité de la réalité artistique toscane, la tessinoise est bien fade."

Que ressens tu quand tu travailles?

" Sculpter est pour moi nécessaire, par cela je ne veux pas dire que j'ai constamment la nécessité impérieuse de sculpter, mais que je sculpte seulement quand j'en ressens le besoin.
Au sujet de comment je me sens, ce que j'éprouve, je ne pense pas être très éloigné du bon artisan.
Il y a une grande résistance au départ, lorque je commence à tailler, puis cela vient tout seul, ensuite c'est comme la musique. Je joue la forme avec mes instruments; une fois l'inspiration terminée je m'arrête. Il est inutile de chercher à jouer d'un instrument désaccordé. Je reprends dès que je me sens de l'humeur juste pour continuer. Sculpter est pour moi une recherche de netteté, extrême et très soignée netteté de la forme de ce qui est de trop. Je vais jusqu'à poncer mes oeuvre à la main par de longs et laborieux passages, jusqu'à ce que j'obtienne la forme la plus nette possible."

Les oeuvres de Mattia sont variées et de diverses typologies: des blocs de pierre monolithiques qui prennent vie avec l'espace qui les entoure, aux masques d'inspiration tribale; de ses oiseaux élégants qui caressent la surface du lac, aux formes geométriques en marbre inspirées de la technologie.

Une série de statues se structurent en hauteur, une dimension fortement verticale, puis qui s'oriente vers une direction précise par la taille nette qui dans certaines sculptures va définir le visage.
Un visage sévère, qui bien qu'il se trouve à la hauteur du spectateur, regarde ailleurs, dans le temps passé et loin du spectateur qui se voit ainsi contraint de regarder la statue de face puis de côté.

Son habilité technique est évidente dans Tubo, oeuvre diaphane dont l'albâtre se construit autour du vide, le laissant respirer par la fine épaisseur de la pierre. "J'ai réalisé Tubo en 2002: ce fut avant tout un défi contre moi même. Je voulais essayer de dompter le fragile albâtre et obtenir une forme bizarre, mais interessante. Certainement difficile." Propos de l'artiste.

Oiseaux est le titre d'une série très vaste de formes lisses qui prennent le vol, se développent en diagonale, déchirant l'espace. Le mouvement les propulse hors du bloc de pierre, les rendant légères et en même temps majestueuses.

Elles se caractèrisent par leur sinuosité, le marbre devient souple et tendre, parfois même transparent permettant un mariage heureux entre le solide et le diaphane. Le spectateur découvre la forme de l'oeuvre en tournant autour d'elle, et ainsi il voit peu à peu naître des courbes qu'il n'imaginait pas.

Chez d'autres, la taille du socle semble dépassée par le cygne qui se projette énergiquement vers l'avant, vers l'ailleurs qu'il veut rejoindre. Le mouvement vital devient chant chez ces cygnes dont le col s'étend vers le ciel, la dimension qui leur est propre, sans réussir pour autant à se séparer de l'eau, élèment qui leur appartient autant que l'air. Ce groupe de sculptures oblige le spectateur à leur tourner autour, mouvement exprimé par leur forme qui se projette en avant et continue dans l'espace de qui veut les observer. Il y a ici une participation, un échange au lieu d'une simple observation, entre la sculpture et le spectateur.

La technologie qui se transforme en art caractèrise les sculptures très géomètriques de la troisième partie. Radios, télévisions et interrupteurs, sont les reflets de notre vie moderne, où la fuite mentale, atteint des espaces lointains, suggérés par des images contenues dans des boîtes. Les formes s'entrecroisent dans des blocs où rectangles et sphères dialoguent. La sphéricité devient miroir, proposant au spectateur son reflet qui se fait réflexion sur le rapport nous-les autres, monde individuel-monde extérieur. L'image se matérialise sur le fond obscur de sphères coupées en deux tandis que des rainures verticales, fortes et continues, stabilisent la sculpture et la remettent dans une dimension réelle.

Comment cette typologie est-elle née?

"A l'origine elles sont nées de la recherche du travail du tailleur de pierre: j'ai tenté de créer un dialogue intime avec l'âme de la matière, en reparcourant le travail de l'homme qui avait extrait les solides blocs."

L'étude de la force de l'artiste sur la nature, qui avec son marteau et sa curiosité se rapproche de tout qui n'a jamais été scindé et coupé auparavant, s'est traduit par de longues cavités, puis par des demi-sphères rendues brillamment polies et arrachées à la rudesse de la pierre, qui ont pris la forme d'objets modernes qui représentent désormais pour l'homme de la société actuelle le moyen par lequel on se rapporte à l'extérieur, une vision de la réalité continuellement médiatisée.

Dans la quatrième section, ce sont les masques qui sont proposés, masques d'inspiration tribale, bien sûr, mais des masques qui ne font pas que couvrir les visages, mais les définissent dans leur double apparence. Ici le dualisme est tès fort et se structure autour de la ligne stylisée du nez qui oblige le visage à glisser jusqu'à se décomposer en deux parties bien distinctes.

Ce sont des masques particuliers: que veulent-ils transmettre?

"J'ai cherché à ajouter à la forme primitive un contenu moderne: si le masque en tant que tel se rapporte au monde primitif d'inspiration tribale, le choix du matériau dont il est composé garde le lien avec le monde moderne, ou mieux avec le matériau qui a marqué le passage au monde moderne, à l'industrie par excellence: la fonte. Il est important pour moi de maintenir ce dialogue entre la forme et le contenu, continuellement alimenté par le temps qui passe, qui conserve un dynamisme symbolique très marqué. De plus il a à mes yeux aussi une autre valeur: Masque 2004 est inspirée par mon oncle artisan fondeur et par les milliers de vendeurs ambulants africains que j'ai rencontré sur les plages de la Versilia italienne."

Que dire: un plaisir cette promenade entre les oeuvres de ce sculpteur tessinois qui exprime sa façon de percevoir ce qui l'entoure par ses créations. Souhaitons lui du fond du coeur de pouvoir réaliser son rêve...quant à nous profitons d'admirer ses sublimes essais.